BIÉLY (A.)


BIÉLY (A.)
BIÉLY (A.)

Il gesticulait et il dansait comme une ombre chinoise, on eût dit un chef d’orchestre dirigeant quelque partition inachevable devant des salles vides. Lorsqu’il prononçait ses conférences, encadré par deux candélabres, ses traits aigus s’accusaient au reflet des flammes, son haut front luisait, et ses yeux doux devenaient alors perçants. Silhouette démodée, armée d’un jonc d’aristocrate, il parcourait, en 1914, les collines autour de Bâle. Silhouette de derviche tourbillonnant, il dansait, seul, dans le Berlin cosmopolite de 1922, un fox-trot éperdu et grotesque... Silhouette voûtée et dégingandée, il désarmait par son sourire angélique, par la lumière qui semblait ruisseler de ses yeux... En 1921, à la mort de son ami et «frère spirituel», le grand poète Alexandre Blok, Biély hurlait dans la Russie communiste où régnait alors une terrible famine: «Je suis écrivain de la terre russe et je n’ai même pas une pierre où reposer ma tête... J’ai pourtant écrit Pétersbourg , j’ai pourtant prévu la chute de la Russie impériale, dès 1902, j’ai vu en rêve la mort du tsar: d’un côté, une hache, de l’autre une scie...» Ainsi hurlait à la lune un pauvre fou en Dieu, Andréi Biély, «André le Candide», prophète de ce nouveau temps des troubles où se débattait la Russie. Et c’était la même voix aiguë, hystérique, que celle qui criait à la bourgeoisie russe d’avant 1917: «Faites l’aumône au nom du Christ, à Andréi Biély, écrivain par la grâce de Dieu!» Cet écorché vif était vraiment insaisissable derrière le tourbillon de sa logomachie, sous l’armure de son immense culture, enfermé dans l’immense cocon de son discours où les mots se défaisaient, se recomposaient, se délabraient à nouveau comme une prolifération de champignons malsains. C’était un dandy, un dandy cérébral de l’époque la plus raffinée de l’histoire culturelle de la Russie. Et, pourtant, ce prince du «siècle d’argent» russe, poète, romancier, philosophe, critique littéraire, semble poursuivi par une étrange malédiction: poète pour les poètes, il fut peu connu de son vivant, en dehors des cénacles et réunions de poètes, et, depuis sa mort, il est devenu, avec tout le «siècle d’argent», victime du silence des manuels soviétiques. Lui-même se sentait condamné à la solitude, et peut-être s’y condamnait-il volontairement. À sa mort, le grand poète Ossip Mandelstam adressa au «Toqué» des vers magnifiques:

Parce que le destin t’avait donné un pouvoir [mystérieux,
On admettait de ne pas te juger, de ne pas [te maudire.
On t’avait coiffé de la tiare, le bonnet du fou [en Dieu,
Toi le maître des bleuités turquoise, toi le [Puissant, toi le Toqué!

1. Entre deux Russie

Déjà, en 1902, le chef des poètes symbolistes de la génération aînée, Valéri Brioussov, disait de lui: «C’est peut-être l’homme le plus intéressant de Russie... Quelles maturité et décrépitude de l’esprit à côté e’une étrange jeunesse!» En effet, dès ses mystiques années d’adolescent, Biély fut ce mélange de jeunesse et de décrépitude. Jeunesse et même puérilité d’un homme muré dans l’imaginaire, décrépitude d’un prince de l’alexandrinisme. Évoquer l’éblouissante fièvre intellectuelle de cet écrivain, c’est évoquer tout le renouveau spirituel de la Russie du début du siècle qui rejetait pêle-mêle le conformisme matérialiste, le désespoir tchékhovien, l’enthousiasme populiste de la génération de la fin du siècle. Deux Russie coexistent à partir de 1900, ou de 1903. D’un côté, l’ancienne mentalité, l’intelligentsia positiviste ou matérialiste, mais qui, ô paradoxe! sous l’emprise de la ferveur populiste, ne rêve encore que sacrifice et service du peuple; pour elle, la politique est une religion, l’art doit être une des formes de cette religion. De l’autre côté, une nouvelle mentalité, qui fait encore scandale: des groupes restreints proclament qu’il est temps de se libérer des vieux carcans, de rejeter positivisme vieilli et matérialisme primaire, qu’il faut revenir à l’idéalisme, redécouvrir l’esprit, retrouver le mystère et délivrer l’individu. Pour ce faire, les uns font appel au christianisme, les autres à l’ésotérisme, d’autres à l’hellénisme. La Russie cultivée découvre le symbolisme français, on y rencontre des jeunes gens «baudelairiens», d’autres sont «théosophes». Les pères, qui étaient athées, puritains, populistes ne reconnaissent plus les fils, qui sont croyants, mystiques, «décadents».

2. Le meurtre du père

Assurément la nouvelle mentalité ne touche que des milieux très restreints. Cette «renaissance» russe est le fait de quelques privilégiés et elle serait sans doute oubliée si les quelques protagonistes du mouvement n’avaient été destinés à d’éblouissantes réussites. Ce sont les poètes Viatcheslav Ivanov, Alexandre Blok, Andréi Biély; les peintres Vroubel et Benois; les philosophes Berdiaev et Chestov, l’essayiste Rozanov. Le ferment de cette renaissance, ce sont les nouvelles revues d’art, les nouvelles sociétés philosophiques, les expositions du Monde de l’art , les ballets de Diaghilev. Une petite élite douée et bavarde se réunit, fermente, se scinde, se ressoude. Et, partout, au centre de presque tout, il y a, admiré, haï, toujours fiévreux, un grand jeune homme prodigieusement érudit, exclusivement cérébral, angélique pour les uns, démoniaque pour les autres: c’est le fils d’un célébre mathématicien de l’université de Moscou, le fils du professeur Bougaïev, et son pseudonyme est Andréi Biély. Il a pris ce nom de plume pour ne pas choquer son père par ses publications de vers «décadents», mais aussi, qui sait, pour rompre avec la tyrannie paternelle: le débat de Biély avec son père devait se poursuivre bien au-delà de la mort, en 1903, du professeur logicien et amateur de calembours.

Le débat devait s’intérioriser et devenir le thème obsédant du parricide. Ce pseudonyme de Biély, «le Candide», marque aussi une filiation, spirituelle, avec le père de l’idéalisme russe, le philosophe Vladimir Soloviev (1853-1900). Suggéré par le frère de celui-ci, tiré d’un vers célèbre du philosophe-poète, ce nom angélique répond à tout le côté mystique et idéaliste d’Andréi Biély. Il correspond au titre héraldique du premier recueil de vers, paru en 1903, Or sur azur . Cependant, dès ce premier recueil, l’exultation du mystique recule parfois devant de cruels accès de désespoir et de morbides hantises de la crucifixion. Auteur d’insolites Symphonies (1902-1903), qui sont à mi-chemin entre prose et poésie, Biély rêve de recréer une réalité musicale d’inspiration wagnérienne, mais décrivant la ville et les hommes du XXe siècle. Ces Symphonies et leur architectonique de leitmotive ont beaucoup contribué à la naissance du «modernisme» russe, ainsi placé sous le signe d’un formalisme magique qui «intoxique» les plus jeunes, selon le mot de Boris Pasternak. Elles ont aussi préparé la genèse de Pétersbourg , la plus grande œuvre de Biély.

3. Les démons intérieurs

Des symbolistes, Biély était le plus assoiffé de mystère et de révélation. Il défendait une conception quasi théurgique du symbolisme, sorte de nouvelle religion qui complétait et englobait tout le savoir humain. Nul plus que lui ne voulut «changer la vie» par le truchement de l’art. Le symbole devait ouvrir vers les essences secrètes et nocturnes de l’être. Biély défendait sa religion avec la fureur d’un Savonarole. Il était moins polémiste que pourfendeur au nom de la cause. La religion dionysiaque de l’autre grand «théurge» symboliste, Viatcheslav Ivanov, était bien plus livresque et lénifiante. Biély était une sorte de croisé ridicule et souvent bafoué: autour de lui, de 1906 à 1911, ce ne sont que scandales, méprises, éclats. Il flirte avec le marxisme, il s’intéresse aux sectes obscures de la Russie, il rôde autour de la théosophie. Mais plus que les idées, ce sont les hantises qui font souffrir cet homme perpétuellement aux abois. On dirait qu’une inhibition l’empêche de connaître le bonheur. Enfin, en 1911, survient une sorte d’armistice intime avec ses propres obsessions: le destin le lie pour quelques années avec celle qui deviendra sa femme. Assia Tourguéniev, une grande jeune fille mystique, exaltée, énigmatique, en compagnie de qui il ira à la découverte d’abord de l’Égypte, puis de l’occultisme; et ce sera une dévotion forcenée pour le fondateur de l’anthroposophie, le docteur Steiner. Cependant, les cruels destins de la Russie s’identifient pour Biély à ses propres tourments et dans un second grand recueil de vers, intitulé Cendre (1909), Biély confond, dans la même image du mendiant et du chemineau, sa propre souffrance de déraciné et les malheurs de la Russie après la révolte avortée de 1905. Là, Biély est simple, dénudé: il y a, dans Cendre , des poésies magnifiques. C’est encore «la face sombre» de la Russie que Biély nous décrit dans son premier véritable roman, Le Pigeon d’argent (1910): sectes sauvages, crimes rituels, contamination de la violence, de la haine, de l’érotisme. Le thème de la clandestinité et du fantastique souterrain court d’une œuvre à l’autre de Biély. Avec Pétersbourg (1916), ce thème devient plus évident encore; le phantasme intime de la persécution devient la réalité secrète de toute une époque. Délation, provocation, ambiguïté minent tout le terrain sous les granits impériaux de la ville. Le célèbre Azef, agent double de la police secrète et chef du groupe de combat du parti terroriste S.R., a servi de modèle à un des principaux personnages de Pétersbourg . Jamais des mythes personnels n’avaient si bien incarné toute une époque. Comme l’autocratie a peur des espaces immenses de la Russie, ainsi Biély est hanté par l’espace. Il rêve d’un espace second qui nie toute la variété de la nature, qui est mental comme les rêves. Au moment où Pétersbourg était publié, après bien des avatars, en Russie, Biély avait depuis longtemps fui et trouvé un repos transitoire dans une soumission monacale aux ordres du «Docteur», le fondateur de l’anthroposophie. En compagnie d’Assia Tourguéniev, Biély participa à la construction de la «nouvelle arche», le temple de Jean, à Dornach, au sud de Bâle. Loin des polémiques de Moscou, transfuge du siècle d’argent, il regardait sortir des troncs énormes les têtes sculptées symbolisant les signes du zodiaque, qui, bientôt, couronneraient les colonnes de l’énorme salle du temple...

4. Le «Toqué»

Captif de visions ésotériques, tremblant de l’antique frisson des pythies, comme il semblait loin et perdu pour la Russie! Bientôt, pourtant, la guerre éclate et l’y ramène. Dès lors, libérés par l’énorme explosion de la guerre, nourris d’occultisme, les mythes intérieurs de Biély croissent en toute quiétude. Une meute de policiers purement mentaux est aux trousses de Biély et dans ses incohérents Carnets d’un Toqué (1922), nous n’avons plus affaire à Biély, mais à un double personnage traqué que hantent les métaphores. Le «Toqué» salue l’avènement du séisme que ses nerfs exacerbés pressentaient depuis longtemps. Biély le mystique se rallie à la révolution d’Octobre, comme son «frère ennemi », Alexandre Blok. Ce n’est pas un retour au réel; au contraire, il semble que l’amarre fragile soit rompue! Biély célèbre une révolution occulte qui n’a pas eu lieu, il danse à Berlin, en 1922, dans des caveaux où il délire, il rentre en U.R.S.S. et cherche à rattraper la réalité fuyante par d’extraordinaires romans policiers «anti-impérialistes» dont la trame est ridicule, et dont le style est de plus en plus monstrueux, fascinant, proche de l’écriture en liberté. La fable avait toujours été secondaire dans ses romans, elle devient pitoyablement grotesque. Le dialogue avait toujours été un dialogue de sourds, il devient un simple jeu de mots. En revanche, la perception moléculaire, la diffraction du regard s’amplifient. Comme un énorme œil à facettes de mouche, Biély ne voit qu’un monde grossi et difforme, où tout gesticule avec des mouvements saccadés. Autant cette vision grotesque tue le vivant, autant elle enrichit le langage et le style de la perception. Le verbe de Biély crée alors ses plus monstrueuses inventions et grouille d’une vie souterraine qu’admireront formalistes et futuristes tout en récusant son auteur.

«On ne saurait imiter Biély, à moins de l’accepter en entier, avec tous ses attributs, comme on ne sait quel univers original, comme une planète qui aurait ses mondes végétal, animal et spirituel bien à elle.» Le jugement et la mise en garde sont de Gorki. Oui, Biély est inimitable et serait nocif, a été nocif à ses imitateurs. Pour le lire, on doit adopter son univers comme on adopte l’univers de Kafka. L’étrange est que cet univers soit l’aboutissement d’une aventure qui avait débuté sous le signe du siècle d’argent, c’est-à-dire du raffinement et de la pensée idéaliste. Biély aurait-il été finalement infidèle à ce qu’on appelle la «renaissance» russe? Sa vie est certes remplie d’étonnantes volte-face: le politique, l’historique, le quotidien n’intéressent Biély que par raccroc. La fidélité est ailleurs, elle est dans son exploration du moi humain jusques et y compris le domaine de l’irrationnel. Cette exploration, qui a mené Berdiaev à une philosophie de la liberté, a conduit Biély vers le labyrinthe de l’inconscient et de la servitude de l’homme, là où se sont aventurés le freudisme, le surréalisme et le fantastique kafkaïen. Sur la renaissance russe, encore hétéroclite et inorganisée, est retombée la condamnation sans rémission non point tant de la révolution que du retour en force de ce matérialisme athée et scientiste que les hommes du siècle d’argent avaient cru aisément rejeter. Son aventure spirituelle, depuis le maniérisme du «siècle d’argent» jusqu’au déferlement du temps des troubles, symbolise la marche du XXe siècle.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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